À votre avis, qu’est-ce qui compte le plus dans une introduction ?
- Une accroche qui marque les esprits ?
- Une problématique bien construite ?
- Un plan annoncé avec précision ?
- Ou simplement la preuve, en quelques lignes, que vous avez compris le sujet ?
Si vous voulez la réponse sous forme de méthode concrète sans attendre, allez directement à la check-list.
Sinon, laissez-moi vous emmener dans ce qui se joue vraiment, de mon côté de la copie.
Avant même d’avoir lu la première phrase de votre développement, en tant que correctrice au bac, j’ai déjà une petite idée de la note que vous allez obtenir. Et ça commence bien avant que vous ayez écrit votre accroche.
La place essentielle de l’introduction
Je n’ai qu’une seule occasion de me faire une première impression de vous. Avant même d’avoir lu votre premier paragraphe de développement, mon impression est déjà en train de se former, en bien ou en mal. Une introduction solide me met dans d’excellentes dispositions pour la suite ; une introduction bancale me met sur la défensive, et je commence malgré moi à chercher les failles plutôt qu’à vous accorder le bénéfice du doute. Mon impression bouge déjà, phrase après phrase. Et parfois, elle bascule sur un détail que vous jugeriez totalement insignifiant.
Ce qui crée de la friction inutile
Certains détails n’ont rien à voir avec la qualité de votre pensée, et pourtant ils me font déjà froncer les sourcils avant que j’aie lu une seule ligne : pas d’alinéa pour signaler le début du paragraphe, un titre d’œuvre entre guillemets au lieu d’être souligné, une erreur sur la date de l’œuvre ou de l’auteur. Ce sont des détails, mais ce sont des détails qui se corrigent en deux secondes avant de rendre votre copie : gommez-les tout de suite, ils ne vous coûtent rien à corriger et vous coûtent cher si vous les laissez.
Certains pièges dépendent même du texte tombé le jour de l’épreuve, et je m’en souviens très précisément. En 2019, le texte de commentaire donné en métropole était tiré de Destination : Arbre d’Andrée Chédid. Au début de mes corrections, j’ai d’abord trouvé ça presque amusant : tant d’élèves parlaient d’elle au masculin, sans faire attention au « e » de son prénom. Mais copie après copie, l’amusement a laissé place à un vrai agacement : si peu d’élèves portaient une réelle attention à l’autrice qu’ils étaient censés analyser depuis une heure. Et ce n’est encore rien à côté de ce que j’ai vu sur un extrait du roman Édouard de Claire de Duras.
Là, ce n’était plus de l’inattention, c’était carrément un contresens. Une partie des candidats n’a pas distingué ce qui était en italique, le titre Édouard, de ce qui ne l’était pas, le nom de l’autrice, Claire de Duras. Ils ont écrit que « l’auteur Édouard avait écrit Claire de Duras », inversant complètement le titre et la personne qui l’a écrit. Dès l’annonce du titre, ils disaient à l’examinateur : je n’ai rien compris à ce qu’on me donne à lire. Un détail qui semble insignifiant, et qui pourtant fait déjà basculer la copie avant même la première ligne du développement.
Ce que je cherche vraiment
Une fois ces premières frictions écartées, voici ce que je cherche réellement :
- Est-ce que vous avez compris le texte ou le sujet ?
- Est-ce que vous l’exposez avec clarté ?
- Et surtout, est-ce que vous avez bien annoncé votre plan ?
Je vérifie aussi quelque chose de plus fin : est-ce que les axes annoncés se retrouvent ensuite dans les premières phrases de chaque partie du développement ?
Tout est déjà là, dans ces quelques lignes : la syntaxe que vous maîtrisez ou non, la progression de vos idées, la façon dont vous pensez. Une introduction, c’est une radiographie de votre raisonnement. Et comme toute radiographie, elle révèle des choses que vous ne soupçonniez pas vous-même.
La problématique : un détail qui n’en est pas un
Un point mérite une attention particulière, même si je lui consacrerai un article à lui seul : la formulation de votre problématique. Soit vous la posez en interrogation directe :
En quoi cet incipit joue-t-il avec le lecteur pour créer une tension dès l’entrée dans le roman ?
soit vous l’annoncez en interrogation indirecte :
Nous montrerons en quoi cet incipit joue avec le lecteur pour créer une tension dès l’entrée dans le roman.
Ce qu’il ne faut surtout pas faire, c’est mélanger les deux :
Nous montrerons en quoi cet incipit joue-t-il avec le lecteur pour créer une tension dès l’entrée dans le roman ?
Cette forme hybride, avec l’inversion sujet/verbe et le point d’interrogation final, vous n’imaginez pas à quel point ça m’agace : elle n’existe dans aucune des deux formes correctes, et elle peut, à elle seule, faire reculer ma lecture avant même que j’aie évalué le fond de votre réflexion.
Mais rien n’illustre mieux cet effet qu’une vraie copie, et j’en ai une sous la main.
Le GPS qui rassure
Imaginez que je monte dans votre voiture, et que vous me conduisez vers une destination que je ne connais pas. Si vous démarrez sans un mot, sans itinéraire annoncé, je passe le trajet à me demander où nous allons, si vous savez vraiment où vous allez, et combien de temps ça va durer. Une introduction, c’est exactement votre GPS allumé avant de démarrer : elle m’annonce la destination (votre problématique), elle me montre que vous connaissez le point de départ (votre compréhension du texte ou du sujet), et elle me donne l’itinéraire complet (votre plan). Une fois ce GPS allumé, je peux me détendre et profiter du trajet, parce que je sais que vous savez où vous m’emmenez.
Mais que se passe-t-il quand le GPS reste éteint, ou pire, quand il affiche un itinéraire confus ? Si votre introduction n’annonce aucun plan, ou si elle l’annonce de façon si vague que je ne sais toujours pas où je vais, je passe tout le développement en état d’alerte : au moindre virage, je me demande si vous savez où vous allez ou si vous improvisez. C’est exactement le moment où j’ai envie de crier au secours sur la banquette arrière.
Deux erreurs, et comment les corriger
| Exemple | Ce qui cloche | Formulation correcte |
|---|---|---|
| « Nous montrerons en quoi cet incipit joue-t-il avec le lecteur pour créer une tension dès l’entrée dans le roman ? » | Mélange interrogation directe et indirecte | « En quoi cet incipit joue-t-il avec le lecteur… ? » ou « Nous montrerons en quoi cet incipit joue avec le lecteur… » |
| « Dans une première partie, nous verrons la révolte, puis les thèmes nouveaux, et enfin les codes de la poésie classique. » | Axes juxtaposés, aucun n’est développé | Formuler chaque axe assez précisément pour qu’aucune question ne reste en suspens sur ce qui sera démontré |
Une version de l’annonce de plan donne l’illusion d’être claire, alors qu’elle ne l’est pas du tout, comme le montre le second exemple. C’est une phrase que je cite souvent à mes élèves, de Boileau :
Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement,
Et les mots pour le dire viennent aisément.
Si vos axes restent flous dans votre tête, ils seront flous dans votre introduction.
Un exemple réel : l’introduction qui a eu 17/20
Voici l’introduction d’Ulysse, un de mes élèves, sur une dissertation sur le Cahier de Douai de Rimbaud, telle qu’il l’a écrite le jour du bac :

En mai 1870, Arthur Rimbaud envoie une lettre à Théodort de Banville, un parnassien, dans l’espoir d’intégrer ce courant. Cependant, Théodort de Banville refuse sa demande en raison de son jeune âge. Suite à ce refus, Rimbaud décide alors de s’émanciper de la poésie traditionnelle en écrivant le reccueil de poésie le Cahier de Douai en 1870, alors qu’il n’avait que 16 ans. Ce reccueil de poème est écrit par Rimbaud lors de ses fugues, pour fuir l’autorité oppressante de sa mère. Le jeune poète aborde des thèmes nouveaux en poésie, comme les fugues, la nature, la jeunesse. Rimbaud utilise également ce reccueil comme un moyen d’exprimer sa révolte contre la France du XIXème siècle. Nous nous demanderons donc si le Cahier de Douai de Rimbaud est seulement un reccueil marqué par sa révolte. Tout d’abord, nous verrons que Rimbaud semble s’émanciper grâce à la révolte. Cependant, le poète s’émancipe aussi de la poésie du XIXème siècle en abordant des thèmes nouveaux. Enfin, le jeune poète s’émancipe surtout en reprenant certains codes de la poésie classique, dans le but de la faire évoluer.
Cette introduction a des défauts bien réels : « Théodort » au lieu de Théodore, « reccueil » au lieu de recueil, répété plusieurs fois. Si je m’arrêtais à la forme, je pourrais être tentée de la sanctionner lourdement. Et pourtant, cette copie a obtenu 17 sur 20, parce que chaque élément fait son travail.
L’accroche n’est pas un fait culturel plaqué au hasard : le refus de Banville est présenté directement comme le déclencheur de l’émancipation que le Cahier de Douai va mettre en œuvre. La contextualisation reste concise, mais elle expose l’essentiel : qui écrit, à quel âge, dans quelles circonstances. La problématique découle naturellement de cette accroche, elle ne tombe pas du ciel. Et les trois axes annoncés dessinent une progression, de la révolte la plus brute vers quelque chose de plus subtil : la reprise des codes classiques pour les faire évoluer.
Mesurons maintenant très concrètement l’effet d’une problématique hybride, en reprenant la sienne. Sa version, correcte, en interrogation indirecte : « Nous nous demanderons donc si le Cahier de Douai de Rimbaud est seulement un reccueil marqué par sa révolte. » Voici la même idée, dégradée en version hybride : « Nous nous demanderons donc si le Cahier de Douai de Rimbaud est-il seulement un reccueil marqué par sa révolte ? » Le contenu est rigoureusement identique. Mais la seconde version m’arrête net. Ce n’est plus la même lecture, alors que pas un mot de fond n’a changé.
Dissertation ou commentaire : une exigence différente
| Dissertation | Commentaire | |
|---|---|---|
| Type de connaissance requise | Connaissance précise de l’œuvre étudiée en classe | Bonne culture des mouvements littéraires |
| À quoi ça sert | Construire une argumentation, des exemples précis tirés de l’œuvre | Situer le texte avec justesse dès l’introduction |
| Exemple donné | Savoir que le Cahier de Douai a été écrit par un adolescent en fugue, ce qui explique sa dimension de révolte à la fois personnelle et littéraire | Repérer les motifs romantiques dans un texte qui appartient réellement à ce mouvement (ex. chez Lamartine) |
| Piège à éviter | Plaquer des éléments du cours sans lien avec le sujet | Plaquer un mouvement littéraire qui ne serait pas pertinent pour le texte |
Comment rédiger une introduction qui rassure, étape par étape
- En commentaire, vérifiez le paratexte du sujet avant d’écrire un mot : nom de l’auteur ou de l’autrice, titre exact de l’œuvre, date.
- Présentez l’œuvre et son contexte avec clarté, en une ou deux phrases maximum.
- Formulez votre problématique en interrogation directe ou indirecte, jamais les deux mélangées.
- Annoncez un plan progressif, en formulant chaque axe assez précisément pour qu’aucune question ne reste en suspens pour le correcteur.
- Relisez une dernière fois la forme : alinéa, soulignement des titres, orthographe du nom de l’auteur ou de l’autrice.
- En option seulement, si tous les points précédents sont déjà solides : soignez une accroche qui se rattache vraiment au sujet. Son effet n’est pas négligeable, mais il ne compense jamais une introduction bancale sur le reste.
Ce que je veux que vous reteniez
Vous vous souvenez de la question posée au début : qu’est-ce qui compte le plus dans une introduction ?
La réponse n’est aucune de ces options prise seule. C’est la somme de tout ce qu’on vient de voir qui me donne, en quelques lignes, une petite idée de la note que vous allez obtenir. Si l’introduction est la première chose que je lis, c’est la dernière chose que vous devez préparer. Une fois votre développement construit, votre introduction peut enfin faire ce qu’elle doit faire : laisser entrevoir tout le chemin que vous avez parcouru pour la concevoir, et tout le chemin que votre copie s’apprête à me faire parcourir.